A force de pressions politiques et de chantage économique, la crise de Petrofac à Kerkennah a été, finalement, résolue. Mais le contentieux de la société britannique avec la justice n’est pas soldé pour autant. Dix ans après avoir acquis, illégalement, le champ gazier de Chergui, l’entreprise est rattrapée par le scandale de corruption des Unaoil Leaks. Une affaire de truquage de marchés publics qui vient corroborer des faits établis par la Commission nationale d’investigation sur la corruption et la malversation.

Nous entamons, aujourd’hui, une nouvelle enquête sur les malversations dans le secteur pétrolier, ce grand argentier national dont la mauvaise gouvernance continue d’attiser la grogne sociale et les revendications de redevabilité.

Les Unaoil Leaks, ce sont des milliers de mails fuités de l’intérieur de la société Unaoil, obtenus par les journalistes australiens de Fairfax Media. Ces documents révèlent qu’entre 2002 et 2012, des milliards de dollars de contrats pétroliers ont été obtenus par des dizaines de groupes occidentaux, grâce à un réseau tentaculaire d’agents de corruption. Le schéma se présente comme une chaîne d’intermédiaires et d’intercesseurs incluant des politiques, des fonctionnaires, des hommes d’affaires, des responsables de sociétés pétrolières privées et publiques et des banquiers.

Dans le cadre d’une collaboration avec Fairfax Media, nous avons eu accès à cette mine d’informations qui vient compléter le sombre tableau de la corruption financière et administrative dans le secteur des hydrocarbures, en Tunisie. Les Unaoil Leaks permettent de mieux cerner le rôle des acteurs dans le système de pots-de-vin qui a servi à manipuler les marchés publics, à contourner les lois et à jongler avec la fiscalité. D’emblée, on repère des noms épinglés par l’enquête de la Commission nationale d’investigation sur la corruption et la malversation. On constate également que les Unaoil Leaks recoupent les Panama Papers et les Swiss Leaks, avec l’omniprésence du cabinet d’avocats fiscalistes Mossack Fonseca, d’où est partie le leak des Panama Papers, ainsi que le bureau d’investissement Bedrock Monaco, par lequel a transité l’avocat d’affaires Samir Abdelli. La HSBC et la Citibank y figurent également, deux banques connues en Tunisie pour avoir abrité les actifs du cercle Trabelsi-Ben Ali et d’hommes d’affaires tunisiens épinglés dans les Swiss Leaks.

L’affaire Chergui : l’arbre qui cache la forêt

Depuis la divulgation de ces leaks, la machine judiciaire internationale s’est mise en branle. Le Serious Fraud Office se penche, lui, entre autres, sur le cas de Petrofac. Plusieurs dirigeants de la société britannique se sont compromis dans des affaires de pots-de-vin en Syrie, en Irak, au Kazakhstan et au Koweït, dont Peter Warner, PDG de Petrofac Emirates et vice-président exécutif responsable des ventes et du marketing, nommé en 2014 au Conseil du groupe Unaoil. En Tunisie, le scandale implique Imed Derouiche, DG de la branche offshore de Petrofac-Tunisie, avec des fonctionnaires d’entreprises pétrolières publiques et des hommes d’affaires tunisiens et libyens qui roulent avec le clan Trabelsi-Ben Ali. De même que le nom de Imed Derouiche convoque celui de Amjad Bseisu, ancien directeur exécutif de Petrofac, dans le dossier, toujours pendant, du champ gazier de Chergui à Kerkennah, que le Pôle judiciaire et financier instruit depuis cinq ans. 

Les révélations des Unaoil Leaks éclairent d’un jour nouveau des faits exposés dans le rapport d’enquête de la Commission Nationale d’Investigation sur la Corruption et la Malversation et montrent que Imed Derouiche est un intermédiaire clé dans ce système de pots-de-vin et de marchés truqués. Cet « expert en énergie », d’abord ingénieur à l’ETAP, cumule les missions de consultation en travaillant pour le compte de plusieurs sociétés dont Petrofac et Carthago Oil Tunisia ». Cette dernière est gérée par l’homme d’affaires Mzoughi Mzabi qu’un câble diplomatique fuité par Wikileaks, en juillet 2006, relie à Slim Chiboub connu pour l'utilisation de sociétés fictives à travers la famille Mzabi. Slim Chiboub a acquis, en 2009, des parts dans Voyageur Oil and Gas Company par l’entremise de Derouiche qui fera partie des actionnaires de la société. Depuis 2011, Slim Chiboub, beau-fils de l’ancien président Ben Ali, a été inculpé dans 12 affaires de corruption, dont l’affaire Anadarko Tunisia Beks Compagny.

Derouiche était également « le bras droit de Moncef Trabelsi », beau-frère du président Ben Ali, dans la société pétrolière Transmed. Ce dernier a été inculpé, en 2011, dans l’affaire du champ gazier de Chergui qu’il a avoué avoir concédé à Amjad Bseisu, alors directeur exécutif de Petrofac Energy Developments International Ltd, en contrepartie d’une commission de 2 millions de dollars. Suite à ces aveux, aucune enquête n’a été ouverte au Royaume-Uni. En 2014, Amjad Bseisu, devenu depuis directeur exécutif d’EnQuest, a été nommé, tout comme Ayman Asfari, actuel directeur exécutif de Petrofac, ambassadeur d'affaires pour le commerce britannique.

Conclu dans des conditions opaques, le marché de Chergui a contraint l’ETAP à céder la concession et les frais d’exploitation à la société britannique, perdant, du coup, son avantage sur des découvertes certaines de gaz. Une transaction qui a permis à la société britannique, opérant habituellement dans le domaine de l’ingénierie, de gagner son premier galon dans la production des hydrocarbures.

En 2013, Imed Derouiche est nommé à la tête de la branche offshore de Petrofac-Tunisie. Mais le nouveau DG bute contre la fronde sociale qui bloque, pendant des mois, la production des gisements de Chergui. Dans l’île, fragilisée par le chômage, la violence du changement climatique et la pollution, la manne pétrolière s’est transformée en malédiction. En plus de Petrofac, les trois sociétés offshore, Britsh Gaz, TPS et Select, qui opèrent au large de l’archipel, endossent une responsabilité sociale qui n’est ni à la mesure des revenus des exploitants ni à la hauteur des attentes des habitants. L’ancien associé de Moncef Trabelsi qualifie, lui, cette contestation de « racket social », se targuant du fait que Petrofac injecte du gaz onshore, à hauteur de 12%, dans la production nationale, laquelle ne couvre, actuellement, que 63% des besoins du pays, dont la moitié est approvisionnée par British Gas. Des chiffres qui occultent, en réalité, les créances douteuses des sociétés pétrolières occidentales et la défaillance des intervenants publics dans le contrôle des engagements de ces entreprises. Le 27éme rapport de la Cour des comptes relatif au secteur du gaz naturel, couvrant la période 2007-2010, pointe, une gestion de la rente laissant échapper 11 % de la production gazière et le pillage du gaz et du pétrole par les sociétés étrangères.

Parmi les dépassements constatés par le rapport de la Cour, des irrégularités dans la facturation et des pénalités impayées, comme dans le cas de Miskar et d’Hasdrubal, deux concessions détenues par British Gas, dans le golfe de Gabés. Dans les Unaoil Leaks, il est aussi question du champ gazier Hasdrubal et de la station Hannibal, dont les travaux d’ingénierie et de construction ont été réalisés, en 2006, précisément par Petrofac. Cette année-là, grâce à l’entremise de son « expert en Energie », l’entreprise remportait ses deux premiers projets majeurs en Tunisie : celui d’Hasdrubal et celui de Chergui. Mais à quel prix?

Unaoil et les quarante voleurs… de pétrole

Au cœur du scandale, la société Unaoil, un médiateur discret qui négocie des deals douteux entre de grandes multinationales et des gouvernements notoirement corrompus. Basée à Monaco, Unaoil est dirigée par le millionnaire Ata Ahsani et ses deux fils Cyrus et Saman, une famille introduite dans le cénacle des grandes fortunes et des investisseurs internationaux. Sur son site internet, la société se décrit comme un intermédiaire qui “minimise les obstacles locaux” pour les grands groupes internationaux. Mais ce qu’elle ne dit pas, ce sont les commissions qu’elle verse pour le compte de ses clients à des intermédiaires chargés de fuiter des informations sensibles et de jouer de leur influence pour gréer des appels d’offres.

Dans une enquête intitulée « La machine à corrompre », The Age montre comment Unaoil s’est employée à infiltrer le marché pétrolier au Moyen-Orient, étendant sa convoitise à l’Asie et à l’Afrique, au bénéfice de dizaines d’entreprises pétrolières. Au fil des négociations, des millions de dollars de dessous de table ont été distribués, pour le compte de sociétés telles que les géants américains Halliburton et Honeywell, Saipem, Siemens, Sulzer, Total, et Technip, à des intermédiaires locaux en Libye, en Irak, en Syrie, en Algérie, aux Emirats Arabes Unis, en Angola, au Kazakhstan et en Tunisie. Des cadres de sociétés pétrolières occidentales ont été également soudoyés, comme ceux de Petrofac, ENI, Tecnicas Reunidas et Rosetti Marino, pour lever des marchés lucratifs, parfois aux dépens de leurs propres entreprises, et partager le gâteau des rétro-commissions avec Unaoil. Les journalistes australiens ont pu décrypter les noms de codes utilisés par les employés d’Unaoil. Par exemple, ENI est appelée la « spaghettihouse » et «l'enseignant» désigne le ministre du pétrole irakien Hussein al-Shahristani. Aux dernières nouvelles, un incendie a ravagé le bureau du ministre démissionnaire, peu de temps avant l’arrivée des enquêteurs internationaux.

Sans les banques et les paradis fiscaux, ces transactions illicites n’auraient pas pu se faire, comme en témoignent les dizaines de sociétés fictives établies par Unaoil dans les îles Vierges britanniques, les îles Marshall, Singapour et Dubai. Les Ahasani recourent à ces sociétés pour signer des accords de représentation ou de consultation avec de grandes sociétés pétrolières. Quand Unaoil remporte un marché pour un client, elle perçoit un pourcentage du montant total du contrat à titre de frais, puis gratifie ses employés avec une commission de succès. Ensuite, des montants forfaitaires, se montant, parfois, à des millions de dollars, sont versés aux "consultants", autrement dit aux intermédiaires locaux, qui sont, immanquablement, connectés à des intercesseurs introduits au plus haut sommet de l’Etat.

Le prochain volet de notre enquête reviendra plus en détail sur cette affaire de truquage de marchés publics et sur le rôle joué par un réseau d’agents tunisiens, libyens et étrangers dans la capture de la rente pétrolière au profit d’Unaoil, ses clients, et le clan Trabelsi-Ben Ali.


L'organisation I WATCH a contacté M. Imed Derouiche en vue de lui permettre de donner sa version quant aux faits énoncés dans cet article. Nous n'avons aucune réponse de sa part jusqu'à maintenant.